vendredi, juin 27, 2008

TO BE CONTINUED



Requin et faucon pèlerins

TO BE CONTINUED

J’ai éprouvé quelques difficultés à faire comprendre à tous qu’il ne s’agissait pas de succéder à Jean Vilar, mais, selon le dernier mot de La Danse de mort de Strindberg, que Vilar le citait dans les moments d’inquiétude, de continuer.
Paul Puaux

Il y a de cela presque dix ans, le metteur en scène Claude Régy proposait d’en finir avec Avignon. Plus légèrement, on peut évoquer ce Festival Vitriot intitulé « Nous n'irons pas à Avignon » qui cette année fête sa dixième édition. Ces deux regards posés au même moment sur le Festival d’Avignon interrogeaient à leur manière la nécessité d’une manifestation devenue pour certains par trop évidente. Depuis…, 2003, une annulation, 2005, de nouvelles critiques, qu’en est-il ? Peut-on, aujourd’hui, reposer cette question à nouveaux frais : pourquoi le festival ne serait-il pas « raisonnablement » nécessaire à ceux qui en sont les participants ?
Par habitude, peu de crédit rationnel est accordé aux comportements des publics du festival. Bons élèves, suiveurs, snobs, au mieux découvreurs, quand leurs pratiques ne relèvent strictement de la bonne volonté culturelle, elles sont décrites sous le coup de la magie de l’art, quand ce n’est pas celle du ciel étoilé ou simplement du grégarisme. On ne demande pas au public pour quelles raisons il peut bien décider d’aller au Festival d’Avignon et de, même, y revenir ? Aussi, les festivaliers d’Avignon sont souvent décrits et même résumés par la figure du pèlerin telle qu’elle est notamment décrite en 1981 par la sociologue, Nicole Lang : il « vient à Avignon pour subir une session de rattrapage culturel. Il se force à aller au théâtre où il cherche une "cure de jouvence" intellectuelle" ». Morvan Lebesque, journaliste au Canard enchaîné, est le premier à avoir, dans les années 50, utilisé de façon quelque peu péjorative la figure du pèlerin pour décrire les festivaliers d’Avignon. Dans le cas de Nicole Lang, comme dans celui de Morvan Lebesque, la notion de pèlerin n’intervient que comme un commentaire de surface utilisé pour habiller les comportements de ceux qui reviennent régulièrement au festival et qui constituent une grande part du public d’Avignon. Cependant cette notion telle qu’ils l’utilisent ne permet pas de comprendre en réalité ce qu’on vient chercher à Avignon et pas plus pourquoi l’on y revient à Avignon.
Dans sa pièce intitulée Oleanna, David Mamet, l’écrivain et scénariste, au travers de John, professeur d’université s’adressant à Carol, étudiante, lui énonce les raisons pour lesquelles on peut décider à bon escient de suivre des études supérieures. Un : l’amour des études. Deux : acquérir la maîtrise d’un talent. Trois : une promotion sur le plan économique. D’aucuns prôneront l’irréductibilité du désir à trois raisons, et ils ont raison, seulement, lorsqu’on parle de bonnes raisons de participer au festival, on se doit de remarquer que là où on peut encore parler de l’amour gratuit du théâtre ou-et du Festival, il devient intéressé de penser qu’on puisse vouloir y acquérir la maîtrise d’un talent, d’une expertise ; et même un peu vulgaire d’y vouloir une promotion sur le plan social par une valorisation de sa culture. Ces trois raisons relèvent de que Vilfredo Pareto, dans son Traité de sociologie générale, nomme des actions logiques car elles relient logiquement des moyens à une fin recherchée. Cependant, avant de se contenter de la figure du pèlerin pour expliquer que l’on vienne et revienne au festival, ces raisons valent le coup d’être éclairées sous le jour du festival.

Tout d’abord, l’amour avignonnais débordant, est une forme de latin love qui met en écho le festival et la scène : venir au Festival d’Avignon, c’est aller jusqu’à incarner des conflits de classes dans une catharsis prodigue jusque dans les rues et les bars. Il ne faut pas surinvestir uniformément les spectateurs de cette intention en imaginant un public militant du théâtre en permanence à tous les coins de rue, et cela, même si à tous les coins de rue, le théâtre est en discussion. Le Festival d’Avignon est en fait capable de proposer un cadre où chacun peut prendre part ou sa part de conflit. Les festivaliers, on va le voir, viennent aussi construire une expertise à Avignon qui leur offre ce que le sociologue Jean-Marc Leveratto appelle un lieu de définition de la qualité artistique, en laissant aux individus la capacité de la définir et de l’attribuer aussi bien à des objets prestigieux intellectuellement qu’à des objets vulgaires. [C’est un lieu de] relativi[sation de ] de la distinction hiérarchique établie entre les professionnels de la culture et les simples usagers, la compétence à juger de l’art n’étant pas réservée aux artistes reconnus professionnellement et aux produits de leurs activités. Le monde du Festival confronte ainsi une expertise ordinaire et une autre professionnelle. En effet, Avignon, festival de publics, est aussi un lieu de rationalisation professionnelle du monde de la culture. On pense ici évidemment aux compagnies amateurs présentes dans le Off, mais de 1964 à 1970, les Rencontres d’Avignon font du festival un lieu où parle beaucoup d’éducation populaire, mais où la question de la transmission professionnelle est aussi en jeu : comment perpétuer, continuer ce qui a été produit par une première génération ? Aujourd’hui, avec la participation de critiques amateurs engagés par la presse locale, la distinction entre expertise professionnelle et ordinaire devient encore plus ténue. À cela, il faut rajouter la présence de professeurs et les myriades de stagiaires qui interrogent Avignon, à la fois, comme lieu de formation au monde la culture et lieu de professionnalisation. C’est donc ici que notre troisième point intervient. Vouloir une promotion sur le plan social par une valorisation de sa culture est un point important, lorsqu’on décrit les publics du festival et ce qu’ils ramènent avec eux d’Avignon, car il définit, notamment, chez ceux qui pratiquent assidûment et fidèlement une appartenance au monde du théâtre et le rôle de prescription culturelle que l’on peut endosser sur son propre territoire culturel et social.

Pour conclure, lors de sa leçon d’acteur à l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, le 8 juillet 2005, Max Von Sydow remarquait qu’en France, la dénomination de comédien était majoritairement utilisée et qu’il était assez rare de voir un professionnel de la scène se qualifier de tragédien. Peut-être faut-il se demander si à Avignon, plus qu’une tragédie, il ne se joue pas une représentation qui serait plutôt une « comédie de la culture » pour tous ceux qui y participent et qui en sont les acteurs, festivaliers compris.
Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani, Damien Malinas.

Cette année, ils ont publié :

Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani, Damien Malinas, Avignon, le public participant. La Documentation Française-L'Entre-temps, Paris, 2008.

Jean-Louis Fabiani, L'Education populaire et le théâtre. Le public d'Avignon en action, Grenoble, Collection : Arts culture publics, PUG, 2008.

Damien Malinas, Portrait des festivaliers d'Avignon. Transmettre une fois ? pour toujours ? PUG, Collection Arts Cultures Publics, Grenoble, 2008.

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