
Lorsqu’on mène une enquête sur le public d’Avignon, on peut être confronté à des spectateurs qui déclinent de répondre à un questionnaire sous prétexte qu’ils considèrent n’être pas des spectateurs comme les autres. La plupart du temps, ces refus sont le fait de personnes qui pensent avoir une telle proximité avec les mondes de la culture qu’en conséquence, ils seraient disqualifiés en tant qu’ « authentiques spectateurs ». Pourtant, le contexte de festival favorise fréquemment le fait que s’annihilent les barrières entre producteurs de l’œuvre, les artistes, et leurs audiences, le public, les critiques ; ces barrières disparaissent par le fait d’une proximité plus grande, du temps partagé ou bien encore d’une disponibilité inédite des uns et des autres. Il s’agit là d’une qualité inhérente à un festival comme celui d’Avignon que celle qui amène les uns et les autres à occuper à un moment ou à un autre la condition de spectateur.
On peut, entre autre, penser à la sociabilité des compagnies de théâtres entre-elles qui vont assister aux représentations les unes des autres. Mais, on pourrait aussi citer la visite Bernard Faivre d’Arcier , dit BFA, à Monsieur Bafafa : en 2002, la compagnie le PHUN offrait un spectacle déambulatoire au Fort Saint-André de Villeneuve-Lez-Avignon. Au cours de cette ballade-spectacle, le spectateur croisait Les Gûmes , personnages mutants, mi-végétaux, mi-humains. Le 12 juillet 2002, parmi les 125 spectateurs constituant le public, le directeur du Festival arpente le Fort Saint André et se retrouve face à un autre lui-même. Vingt-deux ans après sa première arrivée à la direction du Festival, Bernard Faivre d’Arcier est donc face à Monsieur Bafafa, mais fait de patates et autres légumes. Face à sa marionnette, le directeur ne sourit que du bout des lèvres, surtout, que le manipulateur qui prête sa voix à Monsieur Bafafa n’a pas reconnu son modèle « en vrai » et en semble en remettre une couche.
Autour des deux BFA, quelques spectateurs ont reconnu le directeur du Festival et, sourient, eux, franchement. Un enfant, âgé d’environ huit ans, rejoint ses parents qui sont en train de se chuchoter quelque chose à l’oreille en regardant du coin de l’œil la marionnette et son double humain. Le petit garçon demande à haute et intelligible voix, comme savent le faire les enfants cet âge : « De qui vous parlez ? ». Les parents le reprennent : « Vincent ! ». Bernard Faivre D’Arcier rie franchement et, avant de filer, jette un regard amical. Si ce moment ne relève pas de la communion, on peut au moins le décrire sous le régime de la complicité.